Partenaires

CNRS Ecole pratique des hautes études
Université Paris 1 Université d'Aix-Marseille



Rechercher

Sur ce site

Sur le Web du CNRS


Accueil du site > La recherche > Archives des projets > Marges et périphéries, routes et réseaux : les processus de construction des espaces de l’État éthiopien du XIIIe siècle à nos jours

Création de l’Institut des mondes africains (IMAF)

L’Institut des mondes africains (IMAF) a été créé au 1er janvier 2014, par la fusion de trois laboratoires : le Centre d’études des mondes africains (CEMAf), le Centre d’études africaines (CEAf) et le Centre d’histoire sociale de l’islam méditerranéen (CHSIM).
Le site internet de l’IMAF prend le relai de celui du CEMAf, qui n’est plus mis à jour.

Lire la suite


Marges et périphéries, routes et réseaux : les processus de construction des espaces de l’État éthiopien du XIIIe siècle à nos jours

ACI "Espace et Territoires". Projet financé sur trois ans par le Ministère de la Recherche (2003-2006)

Équipe de recherche : Claire Bosc Tiesse (historienne, CNRS, CEMAf-Aix) coordinatrice adjointe ; Marie-Laure Derat (historienne, CNRS, CEMAf-Paris) coordinatrice ; Éloi Ficquet (anthropologue, EHESS) ; Hervé Pennec (historien, CEMAf-Aix) ; Sabine Planel (géographe, PRODIG, Pôle de recherche pour l’organisation et la diffusion de l’information géographique) ; Dimitri Toubkis (historien, CEMAf-Paris) ; Anaïs Wion (historienne, CEMAf-Paris).

L’objectif de ce projet est d’établir une géographie historique des régions éthiopiennes, de situer leur territoire et l’évolution de celui-ci sur une durée longue, d’exhumer les traces de l’histoire de ces régions comme centres en soi et non pas seulement périphéries à dominer ou à conquérir. En retour, nous étudierons également, quand c’est possible, le discours élaboré dans les régions par rapport au pouvoir central. Ce programme vise aussi à étudier plus précisément un autre type d’élément qui dessine un espace, parallèlement à ses frontières : les réseaux qui construisent l’espace de l’État et les routes qui le traversent, permettant de créer une culture commune.

Ces notions régionales qui structurent aujourd’hui certains discours politiques ou plus particulièrement identitaires sont des constructions. Ces discours historicistes ne sont pas ceux de l’historien, du géographe ou de l’anthropologue qui doivent à présent combler une des lacunes des recherches en sciences humaines et sociales sur l’Éthiopie.

Pour essayer de cerner ce qu’est l’État éthiopien dans son acceptation territoriale, définir la structure même de celui qui s’est donné comme un empire et aujourd’hui comme un État fédéraliste, il faut le comprendre dans son appréhension de l’espace. Il est nécessaire d’engager des études comparatives trans-historiques et trans-régionales pour reconsidérer ce que le discours officiel du pouvoir chrétien à la conquête d’un territoire a vu comme des marges, intervalles à remplir, et qui n’étaient pas nécessairement des no man’s land.

C’est donc à un travail de désarticulation, de déconstruction du territoire éthiopien dans l’espace et dans le temps que nous voulons nous atteler. Pour réaliser ce projet, aucune piste ne peut être négligée : il est nécessaire d’avoir recours aussi bien à l’analyse géographique, qui permet d’identifier l’organisation actuelle de l’espace, qu’à l’analyse historique qui fournit une perspective diachronique essentielle, sans négliger l’anthropologie politique et sociale qui analyse les enjeux actuels de ces questions. L’équipe que nous avons montée est donc pluridisciplinaire, d’autant que chacun dans sa pratique met en œuvre des méthodes relevant de disciplines diverses pour des réflexions qui dépassent le simple cadre de l’histoire, de l’histoire de l’art, de l’anthropologie ou de la géographie.

État centralisé ou État fédéraliste, l’idéologie centralisatrice fonctionne toujours dans la vie politique actuelle, avec parfois des prolongements dans l’analyse historique, conduisant les régions et/ou les groupes ethniques à affirmer des identités définies en lien, qu’il soit d’opposition ou plus complexe, avec le pouvoir central. C’est pourquoi il est aujourd’hui particulièrement urgent que les sciences humaines posent la question de la réalité d’un « empire » éthiopien, affirmé par les « rois des rois » depuis plus d’un millénaire.

Remettant en cause l’échelle unique qui ne considère les régions constitutives de l’État éthiopien chrétien que du point de vue du conquérant, notre projet vise à étudier les régions périphériques à l’espace central, non comme des marges mais comme des centres propres. Il s’agit ainsi de mettre en valeur l’immense complexité de l’espace éthiopien, en replaçant les régions dans une dimension évolutive. Pour autant, la question des politiques d’intégration des territoires à un espace national ne sera pas négligée, mais ce ne pourra pas être la seule optique. À la géographie des lieux, nous superposerons une géographie des réseaux. Par exemple, l’étude des réseaux d’églises royales est-elle un outil pour dessiner la stratégie géopolitique du pouvoir éthiopien, visant à marquer sa présence dans l’espace, y compris dans des régions nouvellement conquises.

Mais ces réseaux qui fonctionnent comme des itinéraires pour les souverains et leur cour faisant étape à proximité des églises royales déterminent des rapports qui ne sont pas ceux d’un centre vis-à-vis d’une périphérie, ils créent une autre géographie des espaces. À cet entrelacement entre réseaux religieux et réseaux royaux, s’ajoutent les réseaux entretenus par les lettrés à travers les chaînes de transmission de savoir et constitués par les scribes et les artisans, ou aujourd’hui par les écoles. Quadrillant le royaume éthiopien, ces réseaux de savoir et de savoir-faire, qui sont autant de témoignages de la vitalité des échanges culturels et économiques à l’intérieur du royaume, malgré les distances et les difficultés du relief, construisent aussi l’espace politico-religieux et en présentent un autre visage.

L’analyse portera principalement sur trois zones géographiques emblématiques du rapport entre centres et périphéries intégrées ou non à l’empire : le Lasta, le Godjam, et ce que l’on pourrait appeler en simplifiant le Grand Sud, sans vouloir masquer par là la complexité de cet espace méridional tant convoité par l’État chrétien et auquel on ne peut attribuer de dénomination fixe. La région du Lasta représente un cas particulièrement intéressant, dans la mesure où elle a changé de statut au cours de la période étudiée, passant d’une position centrale à une position marginale dans l’espace éthiopien. Cette évolution est avant tout politique : le changement dynastique intervenu à la fin du XIIIe siècle entraîna la chute des souverains zagwé et avec elle le déclassement de leur région-capitale : le Lasta. Il faut ensuite attendre le XVIIe siècle pour disposer d’informations plus fiables sur ce territoire qui s’affirme comme le bastion d’une opposition politique et religieuse au pouvoir central. Cette position toute particulière au sein de l’espace éthiopien est d’autant plus intéressante qu’elle soulève des questions d’identités. Les Zagwé sont réputés comme étant des souverains agaw (populations de langue couchitique), se distinguant de leurs prédécesseurs tout comme de leurs successeurs qui appartenaient à des groupes de langue sémitique. Il faut donc s’interroger sur le processus d’intégration de ce territoire au royaume chrétien et à la culture dominante.

On ne sait quasiment rien du Lasta. Au cours du règne des Zagwé (XIe-XIIIe siècles), originaires de la région, et plus précisément du Bugna, il semble que la capitale politique du royaume y était installée, et on la situe volontiers à Lalibala, un site monumental abritant un groupe d’églises rupestres fondé par le roi éponyme au début du XIIIe siècle. Cette localisation n’a jamais pu être vérifiée sur le terrain : quelques traces d’activité profane ont été détectées à Lalibala, sans que l’on puisse en conclure à la présence permanente d’un souverain et de sa cour. L’une des premières tâches serait donc d’enquêter sur place sur la mémoire des lieux, en s’intéressant non seulement au site de Lalibala, mais aussi au Bugna, qui entre dans la titulature de plusieurs dignitaires de la cour au XIIIe siècle. Il n’est évidemment pas question de construire une géographie politique des XIe-XIIIe siècles à partir de ces informations, mais plutôt une géographie de la mémoire qui, déconstruite, pourrait apporter de nouvelles pistes de recherches pour cette période.

Au-delà de la « capitale », si capitale il y a, il est nécessaire de s’intéresser aux établissements religieux du Lasta. Il ne fait aucun doute que l’implantation d’églises et de monastères permettait d’exercer un contrôle territorial et de forger une identité culturelle, facteur d’unité du royaume autour du souverain chrétien. Or, si des recensements ont été réalisés, ceux-ci restent incomplets à ce jour. Ainsi, sur les vingt-neuf églises recensées au Lasta, dix n’ont jamais été visitées. Un travail d’inventaire et de cartographie s’impose donc afin d’établir avec précision la géographie ecclésiastique du Lasta, en distinguant les fondations religieuses sous patronage royal des autres. En donnant à cette enquête une perspective historique, on disposera alors d’un outil fiable pour périodiser et mesurer le niveau d’intervention du pouvoir central dans la région.

Au XVIIe puis au XVIIIe siècle, cette région se rebelle périodiquement contre le pouvoir royal. Le Lasta acquiert toutefois une autonomie qu’il reste à définir. Participant d’une construction identitaire régionale, des images y sont alors créées, dans un style nettement distinct de celui qui prévaut à Gondar, la capitale royale de l’époque, et qui met en image les rois zagwé associés aux grands saints éthiopiens. Il faut à présent répertorier ces œuvres pour les replacer dans leur contexte et les dater afin de mieux comprendre cette production et quel discours historique elle véhicule.

Le Godjam ou plutôt toute la zone comprise au sud du lac Tana, dans la boucle de l’Abbay, représente un autre espace occupant une place particulière dans le royaume éthiopien. Espace complètement périphérique au XIIIe siècle et jusqu’au XVe, le dossier de l’histoire de cette région est à reprendre entièrement. Il s’agit d’abord de rassembler toutes les mentions des gouvernants de cette région dans les chroniques royales, les hagiographies des saints locaux, mais aussi en utilisant des sources jusque-là négligées : les marges des manuscrits conservés dans les monastères où est consigné tout ce qui a trait à leur histoire et à l’ingérence des autorités laïques. Ces informations permettent de donner une image de l’évolution de la christianisation dans le temps et dans l’espace de cette zone, à travers l’implantation d’établissements monastiques renommés mais méconnus et de l’histoire des relations du Godjam au pouvoir central.

À la fin du XVe siècle et au début du XVIe, les reines fondent au Godjam des églises royales et implantent dans la région des réseaux concurrents, enjeux qui marque alors l’écriture et la réécriture des textes pour affirmer l’antériorité de l’autorité de chacun des antagonistes sur la région. Quoi qu’il en soit, le pouvoir éthiopien décide de se tourner plus résolument vers cet espace et de le contrôler beaucoup plus efficacement qu’il ne l’avait fait auparavant. Ces tentatives d’asseoir une domination à la périphérie occidentale du royaume anticipe le déplacement de son centre géopolitique dans la deuxième moitié du XVIe siècle puisque les camps royaux s’établissent là et sur les pourtours orientaux du lac Tana puis à Gondar, une soixantaine de kilomètres plus au nord du lac, pour les deux siècles suivants. La place du Godjam dans la configuration du royaume change alors : aux portes de la région-capitale, il semble rester une entité à part, très lié au roi qui nomme depuis le XVe son gouverneur, souvent parmi ses proches, et en même temps délicat à contrôler.

Un dernier espace, aux contours particulièrement flous et mouvants, retiendra notre attention. Il s’agit de la région qui, dans les sources écrites des XIVe-XVe siècles, est désignée comme le Damot, incarnant un État indépendant du royaume chrétien particulièrement puissant puisqu’il aurait, pendant un temps, non seulement résisté à la conquête chrétienne, mais également exercé son autorité sur des sultanats musulmans voisins.

La localisation du Damot fait l’objet de toutes les spéculations de la part des chercheurs. Si l’on s’en tient à la toponymie actuelle, on trouve un mont Damot au Wolaita et les populations sur place se réclament de cet ancien royaume résistant au christianisme, comme si cette résistance passée légitimait une certaine autonomie vis-à-vis de l’État national éthiopien. Toutefois, le contact entre cet État et le royaume chrétien qui eut lieu au XIVe siècle laisse penser que le Damot avait alors une extension très septentrionale, allant peut-être jusqu’au nord du Choa. Dans les chroniques du XVIIe siècle, tout comme dans les géographies élaborées par les missionnaires jésuites à la même époque, le Damot désigne une région qui cette fois-ci se situe au nord de l’Abbay. Il est donc nécessaire de faire l’histoire de cet espace, toujours plus ou moins à la marge de l’État chrétien, afin de déterminer quelle réalité il recouvre en fonction de la période à laquelle on se réfère.

Par ailleurs, cet espace est traversé par des routes et réseaux qui témoignent d’une circulation des hommes, des biens et des idées. Mais seules quelques parcelles en émergent : par endroits, des églises fondées aux XIVe - XVe siècles par des souverains chrétiens ont été repérées, dans lesquelles sont conservés des manuscrits enluminés dont le style est très proche des manuscrits royaux. Plus récemment, on a pu s’intéresser au réseau des villes installées par l’État national ou bien au réseau scolaire. Mais il reste à faire un inventaire exhaustif de tous ces éléments, en s’intéressant dans le même temps à la présence de villes royales, de manuscrits en guèze ou en amharique... et en intégrant une perspective diachronique. La difficulté sera ensuite de trouver les moyens de représenter cartographiquement ces espaces dont les limites sont vraisemblablement mouvantes et qui sont traversés par des routes et réseaux qui ne fonctionnent pas tous à la même période.